Jeux de plateau

Originaire de Montaigut-le-Blanc, je partage ici mes expériences médiévales.

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Pour l’association Memoriam Crusades, je me suis penché sur ce qu’on appellerait aujourd’hui les jeux de société. Usages, rôles, types de jeux… cette petite étude fut très riche, et le résultat auprès des visiteurs de nos campements toujours un succès !

De tous temps, dans toutes les cultures, les Hommes ont joué : jeux d’adresse, de force, de guerre, de mots, de logique… et ceux que l’on appelle jeux de table ou de plateau.

valerius-maximus-les-fais-et-les-dis-des-romains-et-de-autres-gens-1473-1480-folio-151-verso Valerius Maximus – Les Fais et les Dis des Romains et de autres gens – 1473-1480 – folio 151 verso

Le rôle social des jeux de plateau

Les jeux de plateau permettent à tous de jouer ensemble : hommes et femmes, jeunes et vieux. Les nobles jouent plus souvent que le peuple et d’ailleurs au-delà de la victoire ou de la défaite au jeu, la hiérarchie nobiliaire revêt un rôle important : jouer avec un plus noble que soi est socialement très gratifiant et marque une reconnaissance. De même, un seigneur pourra proposer à son vassal une partie de jeu de plateau pour montrer qu’il est proche de ses gens…

La source historique la plus riche et la plus complète au sujet des jeux de plateau au Moyen Âge nous vient d’un traité commandé  en 1251 par le roi de Castille, Alphonse X «Le Sage». Particulièrement érudit, ce monarque s’est entouré de spécialistes de différentes origines pour travailler sur le droit, l’astronomie, la poésie, la musique … et donc les jeux. Les jeux étaient en effet considérés par Alphonse X comme une occupation saine et de haute valeur, contribuant à la formation et au développement des relations sociales. Cet avis ne sera pas partagé par tous !

le_livre_des_jeux-folio02verso Alphonse X – Le Livre des Jeux – 1382 – folio 02 verso

Le « Livre des échecs, dés et tables », dont la rédaction a été achevée en 1283, présente la plupart des jeux pratiqués en Occident, pour certains apportés par les Arabes installés en Espagne depuis le VIIIe siècle. D’ailleurs, une grande partie des enluminures représentent des joueurs occidentaux et arabes partageant une partie d’échec, de dés ou de jeu de table.

En 98 pages et 150 enluminures, on retrouve plus de cent problèmes d’échecs, comment fabriquer des dés et jouer avec, ainsi qu’un ensemble de jeux de plateau avec leurs règles. Parmi les jeux que je propose en animation, on retrouve par exemple :

le_livre_des_jeux-folio47recto Le plateau dit « table » (Livre des Jeux,  folio 47r)

le_livre_des_jeux-folio91verso Le jeu d’Alquerque (Livre des Jeux,  folio 91v)

le_livre_des_jeux-folio93verso Le jeu de Mérelle (Livre des Jeux,  folio 92v)

le_livre_des_jeux-folio92verso Le jeu de Petite Mérelle (Livre des Jeux,  folio 93v)

le_livre_des_jeux-folio92recto Le jeu de Poursuite du Lièvre sur le plateau d’Alquerque (Livre des Jeux,  folio 92r)

Tentative de classification des jeux de plateau :

  • Les jeux de poursuite :

plateau-tigres-et-chc3a8vres

Aussi appelés jeux de chasse, ce sont aussi des jeux de stratégie à force inégale que l’on retrouve dans de nombreuses cultures. Ils mettent en scène des personnages puissants mais peu nombreux contre une multitude individuellement faible. Les noms sont souvent de type « prédateur / proie » ou « homme / animal » : Tigres et chèvres, Poursuite du lièvre, Renard et oies Ces jeux sont aujourd’hui confidentiels, très peu pratiqués et oubliés dans la culture populaire.

  • Les jeux d’alignement

marelle

Ils font appel à des éléments de stratégie et de projection spatiale. Certains rapprochent ces jeux de la technique d’alignement des étoiles utilisée par les marins pour tenir un cap. On retrouve dans ces jeux la Mérelle et ses nombreuses variantes avec différents nombres de pions. Aujourd’hui, on retrouve la Mérelle sous le nom de Jeu du moulin, et la version à trois pions est ni plus ni moins le Morpion ou Tic-tac-toc.

  • Les jeux de parcours :

plateau-tric-trac

Ces jeux utilisent le plateau du jeu romain de tabulat. L’objectif est de faire faire à ses pions un tour de plateau tout en contrant l’avancée de l’adversaire. Ces jeux se jouent avec des dés, ce sont donc aussi des jeux de hasard raisonné : le Tric-trac, la Chasse aux filles, le Tourne case Avec ces mêmes principes de jeu et règles, d’autres plateaux ont aujourd’hui donné le jeu des Petits chevaux.

  • Les jeux de stratégie

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Ils représentent la catégorie noble des jeux de plateau. Ces jeux servaient à la formation des stratèges militaires. On peut distinguer deux sous-catégories :
les jeux à forces égales, arrivés en occident par le sud, font s’affronter deux ensembles de pièces identiques en face à face : Alquerque, les Fierges, toutes les versions des jeux d’Échecs
les jeux à forces inégales, inventés et pratiqués dans le nord de l’Europe, font s’affronter deux joueurs qui ont chacun des pièces et un objectif à atteindre différent. On y retrouve tous les jeux de Hnefatafl et le Ringo.

  • Les jeux de hasard :

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Ce sont surtout des jeux pratiqués dans les tavernes pour passer le temps, jouer de l’argent, ou s’amuser avec des gages ou l’alcool… Il y a des jeux de hasard pur, tels la Maison de la chance et le Dringuet, ou des jeux de hasard raisonné comme le Jeu des neufs cases.

 

 

Jeux interdits

Si, dans l’Antiquité, les dieux jouaient entre eux, l’Église du Moyen Âge voit dans les jeux un outil du diable visant à détourner les gens du travail et de la prière.

Les jeux sont périodiquement interdits et notamment les jeux de dés, jeux de hasard par essence, car, d’une part, le concept de hasard s’oppose au concept de volonté de Dieu, et, d’autre part, ils sont la cause de troubles à l’ordre public (triche, alcool, argent en jeu, etc.).

Le pouvoir royal n’est pas en reste. Par exemple, Louis IX est particulièrement opposé aux jeux : en1254, le roi condamne le jeu d’échecs, comme tous les jeux de tables et tous les jeux de dés. Il ordonne de détruire les outils qui permettent de fabriquer des dés, et interdit le métier de décier. L’article 35 de cette ordonnance de 1254 est clair : « Nous  interdisons strictement à tout homme de jouer aux dés ou aux tables, et nous tenons avant tout à interdire les écoles de dés, et ceux qui les manipulent doivent être sévèrement punis. »

Toutefois, il n’en a pas été de même de tous temps. Dans l’antiquité romaine, la notion de hasard cohabite et communique même avec les dieux. Et si l’homme n’est pas satisfait de la décision des dieux, c’est à lui d’agir pour corriger la situation. Ainsi le poète Térence (160 av JC) écrit dans Les Adelphes (acte IV, scène VII) : « la vie humaine est semblable aux dés ; si le point nécessaire ne tombe pas, il faut alors que l’art corrige ce que le sort nous a envoyé. »

Quelques siècles plus tard, le chroniqueur de la troisième croisade, l’évêque Guillaume de Tyr, rapporte le courroux du roi Baudoin IV voyant ses vassaux préférer jouer plutôt que de combattre… Cette scène est mise en image dans les premières page de son « Histoire des faits et gestes dans les régions d’outre-mer depuis le temps des successeurs de Mahomet jusqu’à l’an 1184 » avec le texte suivant :

guillaume-de-tyr-histoire-de-la-guerre-sainte-folio-94-verso-dc3a9but-xive-sic3a8cle

« L’économie et la sobriété ne pouvaient plus trouver place lorsque le luxe, l’ivrognerie, la passion insatiable du jeu occupaient toutes les avenues et pénétraient dans l’intérieur de toutes les maisons.« 

Les traces d’hier retrouvées aujourd’hui

Si le Livre de jeux apporte beaucoup d’informations, ce n’est pas la seule source. Des traces archéologiques sont aussi présentes et donnent des indications sur les usages de ces jeux.

Par exemple, ce tracé de plateau d’alquerque est présent sur un banc en pierre dans une tour du château de Guillaume-le-Conquérant à Falaise. On peut penser qu’il était utilisé dans ce lieu pour passer le temps…

alquerque-gravc3a9-chc3a2teau-guillaume-le-conquc3a9rant-de-falaise

On retrouve pareil gravure dans des lieux d’attente (près d’un moulin), de déambulation (dans le cloître d’un monastère), à l’intérieur de châteaux près des fenêtres…

Mais les plateaux étant principalement en bois, le temps a malheureusement détruit beaucoup de traces. Sont parvenus jusqu’à nous ce plateau de Tric-trac retrouvé en Allemagne et daté de la fin du XIIIe siècle…

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… ainsi que ce plateau de fidchell, retrouvé à Ballinderry (Irlande), et daté du Xe siècle :

ballinderry-irlande-datc3a9-du-xe-sic3a8cle

Enfin, on peut sans mal penser que ces jeux peuvent s’improviser en pleine nature : un bâton pour tracer le plateau dans la terre ou le sable, et des cailloux ou bouts de bois pour faire les pions. A l’instar de ces enfants africains :

photo

Bibliographie

Pour me renseigner sur les jeux médiévaux, j’ai lu :

• Fabien MÜLLERS, Sylvestre JONQUAY, Les jeux au Moyen Âge, Edition La Muse, 2016, 319 pages
• Claire CATTANT, Jeux de table, jeux de plateaux en occident médiéval, CCEd., 2015, 212 pages
• Julie BASTIEN, Jeux de table, de taverne et de dés médiévaux, Ambre Editions, 2012, 128 pages
• Louis BECQ DE FOUQUIERES, Les jeux des anciens : leur description, leur origine, leurs rapports avec les religions, Reinwald, 1869, 560 pages (réimpression BnF)
• Brigitte MERIGOT, Catherine BREYER, Sylvestre JONQUAY, Peter MICHAELSEN, Mark HALL, Jean-Louis CAZAUX, Pierre MILLE, Thierry DEPAULIS, « Les jeux, pratiques et évolutions », Histoire et images médiévales, n°28, février-mars-avril 2012.
• Sonja MUSSER GOLLADAY, traduction du Livre des Jeux d’Alphonse X de Castille, 2005.

Sieur Guillaume

Sieur Guillaume

Originaire de Montaigut-le-Blanc, je partage ici mes expériences médiévales.
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