Château et blason des Murol

Originaire de Montaigut-le-Blanc, je partage ici mes expériences médiévales.

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Pas de jalousie : un Guillaume peut bien s’intéresser à un autre Guillaume ! En l’occurrence, notre voisin du haut de la vallée, Guillaume de Murol, est un seigneur qui a laissé un journal de bord qui a de quoi ravir les historiens médiévistes : on y trouve là un riche témoignage, écrit de la main même d’un petit seigneur auvergnat du XVe siècle. Ces livres sont d’autant plus rares que l’immense majorité de ce genre de production a été détruit pendant la Révolution Française ou par des pillages…

Une conférence lui était consacrée à Chamalières ce soir par Philippe Auserve, conservateur du Musée de Murol, répondant à l’invitation de l’association AVF Chamalières.

Cette article consiste en un compte-rendu des propos de Monsieur Auserve, complété et augmenté par la lecture du travail de Pierre Charbonnier : Guillaume de Murol, un petit seigneur auvergnat au début du XVe siècle, édité par l’Institut d’études du Massif Central en 1973.

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Le Château de Murol, aujourd’hui – illustration par La Montagne

Aux origines de Guillaume de Murol

La famille de Murol est une petite famille seigneuriale issue de la rencontre de deux lignées de la vieille noblesse auvergnate en 1284 : la famille Chamba (originaire de Chambon-sur-lac, qui possède le château de Murol au XIIIe siècle) et la famille San (originaire de Maringues). C’est donc un mariage de la montagne et de la Limagne qui explique les possessions dispersées des seigneurs de Murol : Murol, évidement, mais aussi Saint-Amant, Vialle, et quelques autres petites possessions.

Trois générations plus tard naît le Guillaume de Murol qui nous intéresse, en 1350. Son père, Amblard de Murol fut seigneur de Murol de 1342 à 1383.

Guillaume arrive au monde dans une période d’instabilité : la guerre de Cent Ans fait rage depuis 1337 et n’épargne pas l’Auvergne. Après que le roi de France, Jean II le Bon, fut fait prisonnier et envoyé en tant qu’otage à Londres en 1356, la région de la Guyenne (grosso modo l’actuelle Aquitaine) passe sous contrôle anglais et l’Auvergne devient une frontière extérieure de la France :

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La France en 1360 – illustration par Alain Houot

Poursuivons sur quelques rappels historiques :

  • En 1364, Charles V le Sage monte sur le trône.
  • Puis Charles VI le Fou en 1380.
  • Lourde défaite de la cavalerie française face aux Anglais à Azincourt en 1415.
  • Charles VII succède à son père en 1422.
  • En 1429, Jeanne d’Arc remporte ses célèbres victoires.
  • 1435 : le duc de Bourgogne rejoint le roi de France.
  • Mort de Guillaume de Murol en 1440, au bel âge de 90 ans.
  • 1453 : défaite finale des Anglais et fin de la guerre de Cent Ans.

palais_avignon_xv-wikimedia-org_ La jeunesse de Guillaume de Murol se partage entre son éducation classique de chevalier et une autre éducation, bien plus inhabituelle, à Avignon, à la cours du Pape : Guillaume a un oncle cardinal, Jean de Murol, qui lui transmet un large savoir lettré et artistique. Son oncle l’emmènera notamment visiter l’Italie, suivant le Pape à Naples.

 

 

Avignon – Miniature du début du XV° siècle. Atelier du Maître de Boucicaut, ms. 23279, f° 81 Bibliothèque Nationale.

 

Guillaume, seigneur de Murol

Guillaume revient à Murol en 1383 pour prendre la succession de son père décédé. Il se lie l’année suivante à la puissante famille de Saint Nectaire, en se mariant à Audine de Saint Nectaire. De cette union naît son fils Jean, en 1386.
Mais rapidement il laisse son frère Amblard et sa femme gérer les affaires du fief et voyage de nouveau : que ce soit pour ses obligations militaires (apparemment plus au service du pape d’Avignon que du roi de France) ou pour de simples voyages d’agrément, on sait ses passages à Cambrai, Paris, Avignon, Naples (Italie), Burgos (Espagne), et « en France » …

Audine meurt rapidement. Naît ensuite une bâtarde, Sibile de Murol, qui est reconnue par son père : elle porte le nom « de Murol » et sera dotée à son mariage avec le fils du Capitaine de Murol.

scene_de_mariage_xiiie_siecle En 1392, avec l’aide de son oncle le cardinal Jean de Murol, Guillaume se remarie avec Guyotte de Tournon, fille du seigneur de Tournon. C’est un très beau mariage pour les Murol, richement doté (quoique la dot mettra 30 ans, après procès, pour finalement être versée en totalité). Il aura avec sa seconde femme 6 enfants, dont trois parviendront à l’âge adulte : un garçon, Jacques, et deux filles, Dauphine et Marguerite.

 

Scène de mariage – XIVème siècle.
détail tiré d’une enluminure de
l’Apparat sur les Décrétales de Grégoire IX.

Mais rapidement ce mariage tourne au désastre sentimental : Guyotte est une très grande caractérielle. Guillaume fait part de son désarroi dans son journal : « Il est de notoriété publique que j’ai eu beaucoup à souffrir de ma femme […] elle s’est montrée bizarre envers ma famille et mes amis. » Des écarts de conduite qui sembleraient être de la bipolarité. Il se plaint de la mauvaise réputation que cela donne à sa famille « cause de grande honte, non seulement pour moi, mais pour mes enfants ». Si les filles sont supposées tenir du caractère de la mère, on sent la difficulté… il doit d’ailleurs monter les dots pour réussir le mariage de ses filles. De même, on peut se demander si la même stratégie n’aurait pas été suivie par la famille de Tournon pour trouver un mari à Guyotte !
La correspondance de Guillaume nous rapporte qu’il a demandé un jour à son frère cadet, qui est chanoine de Brioude, de veiller sur ses enfants en cas de décès car « leur mère pourrait leur causer du tort… et elle y prendrait du plaisir. »

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La partie la plus ancienne du Château de Murol : le donjon.

Il laisse de côté ses longs voyages aux alentours de 1400, puis se sédentarise à Murol après 1413. Il s’occupe alors directement de son château, même si quelques opérations militaires sont encore nécessaires dans la région pour se débarrasser de routiers (hommes d’arme recrutés par les anglais comme mercenaires). Politiquement, l’Auvergne est relativement stable et unie : loin des conflits sanglants opposant Armagnacs et Bourguignons, elle se rallie au duc de Bourbon mais sans s’engager militairement.

Guillaume de Murol observe la monté en puissance de son voisin le seigneur Bertrand V de La Tour, qui donnera naissance à la maison de La Tour d’Auvergne, dont les descendants seront comtes d’Auvergne.

Dans cette hiérarchie de la noblesse auvergnate, la seigneurie de Murol reste en bas de l’échelle : Murol est un fief de l’évêque, Chambon du Dauphin, Saint-Amant puis Vialle du seigneur de La Ttour. Les Murol sont donc des vassaux.

 

 Le journal de Guillaume de Murol

Guillaume est l’auteur d’un « testament », terme impropre qui désigne un journal écrit au jour le jour. On appelle aussi ce genre d’écrit « livre de raison » : on y note l’histoire familiale, les événements locaux…

Ecrit de sa main (sauf pour les dernières années) en latin, en occitan ou en français, Guillaume y glisse aussi ses poèmes, des recettes de cuisine, des conseils médicaux (par exemple, comment soigner le mal de dent), ou des considérations religieuses. Mais le plus gros de ses écrits sont les comptes, plus ou moins précis selon les périodes, qui permettent de mieux comprendre la vie de la seigneurie par l’analyse des dépenses et des recettes.

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Sur les pages, on voit deux anneaux entrelacés : des redortes, des branches d’arbres tressées qui servent à lier les bœufs, symbole pour Guillaume des liens avec ses gens et avec les nobles de la région.
La devise de Guillaume de Murol était :

« Murol en avant et sans rompre les redortes »

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Les trois sites de la seigneurie des Murol

Guillaume de Murol est un petit seigneur, je l’ai déjà dit. De fait, il n’est pas très riche, et ne s’en cache pas : « Certains pourraient s’étonner de ce que je n’ai ni or, ni argent, ni vaisselle d’argent, ni joyaux, alors que je suis le neveu d’un cardinal et que j’ai vécu dans l’entourage du pape. » Ses livres de comptes montrent qu’il recourt régulièrement à l’emprunt ou à la mise en gage d’objets précieux (car il en avait tout de même quelques-uns !).

En dehors de l’impôt seigneurial, le cens, ses ressources sont essentiellement agricoles : ses différentes possessions à Murol, Saint Amant et Vialle permettent à sa seigneurie de vivre en quasi-autarcie.

Saint-Amant

Saint-Amant est considéré comme une dépendance économique de Murol. Le Château de Murol, à Saint-Amant, est principalement utilisé par la seconde épouse de Guillaume, Guyotte, lorsqu’il cherche à l’éloigner de ses proches.

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Le château de Murol à Saint-Amant

Même si Saint-Amant est une ville importante à l’époque (le magnifique pont datant du XVe siècle en témoigne), les revenus apportés par ce territoire semblent faibles. On y trouve pourtant de la culture (vignes, pommes, céréales), un four (au Crest), et de larges prairies qui sont louées aux troupeaux de passage (pas de trace de bétail élevé à Saint Amant).
Une grosse activité est relevée autour du pigeon : Saint-Amant possède 4 pigeonniers dont on prend soin (deux seront rénovés en 1415). Les pigeons sont soit consommés directement, soit vendus (en 1415, 5 paires de pigeons sont vendues pour 19 sous et 8 deniers). Les pigeons apportent une autre ressource à forte valeur : la colombine, c’est-à-dire la fiente, qui sert de fumier pour les pieds de vigne. En 1449, il s’en vend pour 46 sous et 3 deniers. Au final, le pigeon est une activité rentable, puisque les comptes font état d’un bénéfice d’environ 2 livres par an (4 livres de revenus, pour 2 livres de grains consommés).

Le vignoble était fortement présent à Saint-Amant (comprenant quelques parcelles supplémentaires du côté de Cournon). On l’estime à une superficie totale de 2,3 hectares. Certes la culture de la vigne amène de fortes dépenses (33 livres en salaires et matériaux), mais rapporte aussi beaucoup : en moyenne sur une année, la production est estimée à près de 100 hectolitres, pour une valeur de 85 livres.

Pourtant les comptes de Saint-Amant sont constamment en déficit : le gros de la production est pour la consommation de Murol (notamment le vin), et Guillaume de Murol envoie régulièrement de l’argent au receveur de Saint-Amant pour qu’il puisse faire face aux gros frais.

Vialle

Ici, dans la plaine de Limagne, au bord de l’Allier, l’activité principale est la production agricole et, surtout, l’élevage : porc, vaches, juments poulinières. Les vaches et chevaux y sont mis en pâture l’hiver, l’été se passant à Murol dans les estives.

Là aussi, l’élevage est une activité qui coute assez cher : travaux des foins (qui nécessitent une main d’œuvre importante), gardien des troupeaux (devant être équipés en chaussures pour 4 livres par an, car ils marchent beaucoup), alimentation des chiens du vacher, sel en grosse quantité, péage pour la traversée de l’Allier, conduite des animaux sur les foires, castration des jeunes mâles…

Les comptes de la région de Vialle ayant moins bien traversé le temps, il est plus difficile de faire un état précis des dépenses et recettes. Il s’avère toutefois que le bilan est excédentaire, notamment en froment.

Murol et Chambon

1330985280-63-chambon-sur-lac-col-de-diane Photo ancienne du village de Chambon

Murol et Chambon, dans un environnement de montagne, vivent tous deux de l’élevage, du fauchage, de la production de fromage… En dehors des bêtes en estive, il semble que l’élevage ne fut pas très développé : on note régulièrement des livraisons de porcs ou de pigeons en provenance des autres possessions des Murol. En dehors des vaches laitières, le seul élevage organisé fut les animaux de transport : Murol était bien le centre logistique et décisionnel de la seigneurie. Il y avait très peu de terres cultivées par le seigneur autour de Murol et de Chambon.

Le principal revenu de Murol, et de Chambon, consistait à l’impôt :

  • le cens (fusionné avec la taille), l’impôt annuel sur les productions et possessions qui ramenaient près de 300 livres au total, auquel il faut ajouter certains paiements en nature (temps de travail) sur le principe des corvées.
  • les banalités, impôt sur les productions spécifiques aux fours et aux moulins : 10 setiers de seigle (1 setier ≈ 90 kg) et 2 setier de pamoule (= mélange froment / orge).
  • les corvées sont faibles, car la plupart des champs sont loués : le seigneur n’a donc pas à faire travailler sur ses propres terrains. On note quelques corvées pour la coupe du bois.
  • recettes de justices, avec les amendes « normales » et arbitraires et qui ramènent 42 livres.
  • et enfin la taille aux quatre cas, impôt exceptionnel levé à trois reprises dans les premières années du XVe siècle : une première pour la chevalerie de Guillaume de Murol (en 1404), une autre pour le mariage de Dauphine (en 1412) dont on sait qu’elle dépassa les 100 livres, et une troisième pour le mariage de Marguerite, seconde fille de Guillaume, qui atteint les 229 livres.

On peut ajouter les revenus liés aux locations de terrains, d’équipements et aux droits de pêches sur le lac de Sarreyras (maintenant lac Chambon).

Si le principal élevage sur Murol et Chambon était consacré aux animaux de transport, c’est que ces animaux étaient absolument nécessaires au bon fonctionnement de la seigneurie : dispersé sur trois territoires éloignés, les trajets étaient nombreux pour faire circuler les hommes et les biens. Ainsi nous apprenons que Guillaume de Murol possédait environ 10 chevaux plus quelques animaux de bât (certainement des mules). Chacun a une valeur d’environ 18 livres par an (la location d’un cheval coûtait alors 1 sous) et était utilisé tout au long de l’année…

Et…

Les Murol possèdent en outre un hôtel à Clermont-Ferrand, ce qui prouve la montée en puissance économique de cette ville. Ce logement était parfois utilisé par Guillaume lorsqu’il devait venir traiter avec ses créanciers.
Mais cette demeure noble est surtout habitée par son frère Amblard, chanoine, officiant à Clermont-Ferrand.
Son emplacement n’est pas connu.

 

Bilan financier

Le bilan des recettes de ses possessions a été minutieusement calculé par Pierre Charbonnier, qui atteint la somme de 800 livres annuelles, ce qui est plus qu’honorable et classe Guillaume de Murol dans les riches seigneurs de la région et des alentours. Au final, la stratégie de Guillaume, qui a été de ne pas se mettre trop au service des « grands » (apportant un salaire confortable, mais aussi des charges lourdes) tout en optimisant la gestion de ses possessions pour vivre en quasi-autarcie, est à saluer.

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Côté dépenses, il faut tout d’abord prendre en compte la mesnie de Murol. On y compte une vingtaine de personne, entre la famille de Guillaume de Murol hébergée au château (9 personnes), le personnel de gestion (le capitaine, qui entre dans la famille en se mariant à la fille bâtarde de Guillaume, l’intendant, et le receveur), les domestiques (4), et le personnel subalterne : ânier, deux portiers, une servante et un homme à tout faire. A ceux-là, s’ajoutent ponctuellement des invités de passage, artisans, commerçants, officiers de justice… Les salariés étant logés, vêtis et nourris, il reste à prendre en compte leur salaire : environ 70 livres, en total, par années. Les salaires vont de 8 livres pour le capitaine, à 3 livres pour l’homme à tout faire…

L’alimentation de ce groupe est évaluée à 308 livres par an, mais pour un coût réel de seulement une centaine de livres, la production de la seigneurie permettant de subvenir aux besoins en grande partie.

Tout ce qui relève de l’habillement  (et plus largement du textile) mettent Murol en débiteur : Guillaume, dans sa seigneurie, produit du cuir, de la laine et du chanvre. Mais rien n’est transformé sur place et il doit faire appel à des artisans extérieurs. Au final, les dépenses « textiles » sont évaluées à 70 livres, dont seulement 3 à 4 sont couvertes par la production locale.

Guillaume de Murol, par obligation testamentaire, doit régulièrement organiser des cérémonies en l’honneur de membres de sa famille. Chacune de ses cérémonies provoque des dépenses pour recevoir les officiants et payer les frais. Chaque année, c’est environ 16 livres qui y sont attribuées.

Les frais de justice ne sont pas à négliger. Qu’il soit défendeur ou attaquant, Guillaume de Murol est constamment impliqué dans une procédure dont les raisons peuvent être nombreuses : le délimité des propriétés est souvent imprécis, les relations inter-familiales sont parfois houleuses (cf. la dot de Guyotte), et les procédures fort longues… Ainsi les Murol se sont-il attachés les services permanent d’un procureur à la cour de Riom ! La moyenne des dépenses sur l’ensemble du règne de Guillaume est évaluée à 15 livres par an. La seule procédure concernant la dot de Guyotte a coûté près de 150 livres, sur 6 ans : certains éléments du dossier sont même remontés devant la parlement de Paris. Heureusement, Guillaume sort vainqueur de la procédure, qui s’avère être très rentable puisqu’il touchera au finale la totalité de la dot promise… 5000 livres ! Mais sans pour autant se voir rembourser les frais de justices.

Les dépenses médicales ne sont pas très élevées, aux alentours de 3 livres par an : les interventions des médecins sont onéreuses, mais rares… Guillaume de Murol, bien qu’ayant atteint l’âge fort remarquable de 90 ans, n’a jamais (du moins si on suit ses écrits) fait appel à de médecins pour lui. Par contre sa femme Guyotte était souvent en demande.

L’éclairage et le chauffage comptaient pour des postes de dépense assez importants. L’éclairage surtout, qui était quasiment exclusivement au suif ou à la cire au château de Murol, à l’huile parfois ailleurs. La production locale ne suffisait pas à Guillaume, qui se constituait par ailleurs un énorme stock en prévision de son propre enterrement : près d’un quintal était prévu pour un grand déploiement de cierges et de torches… La consommation courante domestique annuelle est évaluée à 10 livres. Par contre, côté chauffage, les domaines de Murol comptaient suffisamment de forêt pour qu’il n’y ait pas de dépense particulière à ce niveau.

Sur le plan militaire, les dépenses sont très variables. La protection militaire constante du château est faible et n’entraîne pas de dépense particulière. En dehors du capitaine et des valets, quelques sujets de Guillaume assuraient le service de guet à titre de redevance. De fait, les dépenses importantes concernent l’équipement de Guillaume et de ses fils. Par exemple, le second fils de Guillaume, Jacques, est appelé à partir en campagne militaire en 1420 : il est alors équipé d’un cotte d’arme valant 60 livres et un cheval de 9 livres. Même s’il est difficile d’évaluer les dépenses annuelles des activités militaires, on peut évaluer à 5 livres par an (en prenant en compte l’amortissement des investissements ponctuels).

D’autres dépenses irrégulières concernent le mobilier et l’immobilier : construction de fours, réparation de vaisselle d’étain, changement des serrures des armoires… En moyenne, tout cela correspond à 10 livres par an.

Les dépenses globales sont ainsi évaluées à 507 livres. Guillaume avait donc une gestion saine de son domaine. Il faut noter qu’à ce niveau il fait exception : la plupart des seigneuries sont en déséquilibres à cette période, épuisés par la guerre de Cent Ans ou la peste noire qui frappe encore épisodiquement… mais aussi à cause des divisions successorales qui diminuent les domaines et rendent instable les équilibres économiques des seigneuries.

Anecdotes sur la vie de la seigneurie

S’il est vrai que les historiens ont de quoi trouver dans les journaux de Guillaume de Murol des indications précises et précieuses sur l’organisation d’une seigneurie auvergnate au XVe siècle, les autres — dont je suis — se plairont à découvrir les anecdotes rapportées dans le journal de Guillaume…

♦ Ainsi on apprend que Guyotte bien que femme de Guillaume de Murol possède son propre bétail particulier et vend régulièrement des poulains à son mari. Le contrat de mariage avec séparation des biens n’est pas une invention récente !

♦ Parlant de chevaux, on voit aussi que Guillaume, en pleine guerre de Cent Ans, a vendu des chevaux à des Anglais… Le commerce ne s’embarrasse parfois pas avec la diplomatie.

♦ La consommation de vin est particulièrement importante : les dépenses de bouches montrent que, en moyenne, un repas est constitué en valeur à 15% de pains, 35 % de viande, et 50% de vin !!
J’ai été surpris de voir que la viande était consommé à tous les niveaux de l’échelle sociale dans la seigneurie. Bien que les quantités varient entre le seigneur et ses travailleurs, un repas est toujours composé de pain, de vin, de viande (boeuf, mouton, volaille, ou poisson). Il arrivait tout de même que la viande manque, elle était alors remplacée par des pois. L’alimentation d’un travailleur coûtait en moyenne 16 livres et 14 sous par an, ce qui correspondait à 2 kg de pain par jour, accompagné de 2 litres de vin et 400 grammes de viande.

livre-du-roi-modus-et-de-la-reine-ratio-14th-century Livre du roi Modus et de la reine Ratio, XIVe siècle

♦ Pour les invités d’exception, par exemple des prêtres venus pour une cérémonie solennelle, on propose un repas plus fastueux : il y a des épices et condiments (safran et moutarde) et une plus grande variété de mets (aliment végétaux, légumes, fruits, fromage).

♦ En 1404, 1409, 1411… des frais importants sont engagés pour faire venir des médecins de Clermont et Brioude auprès de Guyotte, souffrante. On y apprend même la venue d’une femme médecin, ce qui laisse perplexe les historiens.

♦ Les garçons de Guillaume, quand ils sont enfants, reçoivent une instruction à Clermont ou à Besse auprès de clercs ou de maîtres d’école. Par contre, aucune trace de cet ordre en ce qui concerne Margueritte : les filles devaient encore recevoir une éducation purement familiale.

♦ A la fin du XIVe siècle, la restauration du château et de quelques dépendances imposent de très grands frais : on trouve la trace de deux importantes dettes (l’une de 600 livres, l’autre de 1500 livres). Guillaume doit déposer des objets de valeur en gage chez les banquiers de Clermont.

♦ Côté loisir, un homme du rang de Guillaume de Murol devait s’adonner à la chasse, mais cela n’entraînant de dépense particulière, on n’en trouve pas trace dans ses livres de comptes. Guillaume était par ailleurs poète et grand lecteur. Les menus des banquets donnés à certaines occasions sont rapportés avec précision : on peut penser que Guillaume aimait manger.

Conclusion

Cette conférence et l’ouvrage de Pierre Charbonnier sont intéressants à plus d’un titre.
Déjà, les écrits de Guillaume de Murol, et le soin qu’il a porté à témoigner d’un maximum de dépense, nous permettent d’avoir une vue concrète de la vie, fin XIVe – début XVe siècle, d’une petite famille noble en Auvergne. Comprendre l’organisation et le modèle économique de l’époque nous fait voir le moyen-âge d’un autre œil.
Et puis les prochaines visites du Château de Murol seront maintenant différentes : nous pourrons « sentir » la présence de la mesnie des Murol en visitant la cuisine, la haute cour, la chapelle que Guillaume a fait construire pour son enterrement…

D’ailleurs, un futur article viendra plus tard pour aborder Guillaume de Murol en tant que personne, et voir les rapports qu’il entretenait avec ses gens et ses voisins auvergnats et français.

Guillaume de Murol a été un seigneur important de cette famille. Deux générations plus tard la seigneurie passait à la famille d’Estaing. Le linteau en garde la trace, fusionnant le blason des Murol avec celui des Estaing :

chateau_murol_linteau-wikipedia

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Note :

Pour s’y retrouver, il convient de rappeler quelques valeurs…
1 livre = 1 franc = 20 sous.
1 sous = 12 deniers.

Par exemple : 1 franc = 1 porc = 80 litres de vin = 20 poulets.

 

 

Sieur Guillaume

Sieur Guillaume

Originaire de Montaigut-le-Blanc, je partage ici mes expériences médiévales.
Sieur Guillaume

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